Les stimulations des fibres afférentes C tactiles, la pause thérapeutique et tutti frutti

"Dynamic touch reduces physiological arousal in preterm infants : a role for C-Tactile afferents ?"

Francesco Cerritelli DO (RAISE Lab, Clinical-Based Human Research Department, Foundation COME Collaboration, Pescara, Italy) et ses collègues ont présenté cette recherche en janvier 2019 et elle vient d’être publiée par Elsevier, en août 2019. Je connais un peu Francesco Cerritelli : je lui avais envoyé mon mémoire de fin d’études en ostéopathie en 2009, en lui demandant ses commentaires (comme je l’avais fait à de nombreux ostéopathes et médecins). Il a fait beaucoup plus que de commenter, il m’a orienté dans une nouvelle direction, la neuroscience, afin d’ajouter de la substance dans ma recherche, et je lui en serai toujours reconnaissante. C’est lui qui m’a le premier parlé de Arthur D. Craig, événement qui a changé totalement ma vision de la thérapie manuelle.


Leur recherche est originale en deux points principaux. D’abord, elle a été faite avec des bébés prématurés. Plusieurs autres recherches semblables à propos de fibres afférentes C tactiles ont été menées déjà par différents groupes de chercheurs. On trouve entre autres « Physiological and behavioural responses revealed 9-month-old infants’ sensitivity to pleasant touch » Fairhurst et al. 2014, « Massage for promoting growth and development of preterm and/or low birth-weight infants » Vickers et al. 2004, et plusieurs autres. Certaines avec des animaux, d’autres avec des humains, même des bébés. Mais ce sujet précis (l’influence des fibres afférentes C tactiles et l’excitation physiologique), je crois que c’est la première fois qu’il est traité avec des sujets si jeunes (en moyenne 33,4 semaines de vie gestationnelle) et si fragiles. Sa deuxième originalité, je vous en parlerai à la fin de l’article, car il faut lire jusqu’au bout !


Voici comment ils ont procédé :


Les participants étaient des bébés prématurés d’en moyenne 33,4 (± 4) semaines de vie gestationnelle et dont le poids moyen était de 2100 g (± 874). Donc les moins âgés avaient autour de 29 semaines et les moins lourds pesaient autour de 1300 g. Des sujets très très petits.


Ils ont déterminé 2 groupes : ceux qui auraient des stimulations dynamiques, ceux qui auraient des stimulations statiques.


Le taux d’oxygénation et la fréquence cardiaque ont été mesurés.


Le protocole :


Tous les tests ont été faits sur les bébés à partir d’un protocole qui a duré 15 minutes, autant pour le groupe qui a reçu les stimulations dynamiques que le groupe qui a reçu les stimulations statiques.


Chaque séance était composée de a) 5 minutes d’enregistrement des données de référence, b) enregistrement pendant 5 minutes durant l’application des stimulations cutanées, c) 5 minutes d’enregistrement post-stimulations.


Les stimulations dynamiques ont été effectuées sur le dos de l’enfant, de la première vertèbre thoracique jusqu’à la cinquième vertèbre lombaire, une zone qui couvre environ 10 cm chez ces bébés. Le contact a été fait à mains nues sur la peau dénudée de l’enfant.


La force et la vitesse des stimulations dynamiques ont été choisies en fonction de la réponse optimale des fibres afférentes C tactiles (Sensual Touch: A Slow Touch System Revealed with Microneurography, Vallbo et al., ; © Springer Science+Business Media New York 2016 1 H. Olausson et al. (eds.), Affective Touch and the Neurophysiology of CT Afferents, DOI 10.1007/978-1-4939-6418-5_1, p. 24)


Pour les bébés qui ont reçu les stimulations statiques, les chercheurs ont placé leur main dans le dos de l’enfant, prenant soin de couvrir la même zone de la première vertèbre thoracique jusqu’à la cinquième vertèbre lombaire. Le contact a été fait à mains nues sur la peau dénudée de l’enfant et il s’est maintenu pendant les 5 minutes, sans bouger.


Les résultats :


« Les résultats de l’étude montrent qu'une courte période de toucher dynamique, effectué à une force et à une vitesse permettant d'activer de façon optimale les fibres afférentes C tactiles, produit une réduction de la fréquence cardiaque des prématurés qui a duré pendant une période de 5 minutes après le contact. En revanche, le toucher statique, qui n'activerait pas aussi fortement les fibres afférentes C tactiles, n'a produit aucun effet significatif sur les changements dans le rythme cardiaque des prématurés. Le toucher dynamique a également été associé à une augmentation de l'activité de la de saturation en oxygène, ce qui n'a pas été observé chez les nourrissons qui recevaient le toucher statique. » (Dynamic touch reduces physiological arousal in preterm infants : a role for C-Tactile afferents ? Cerritelli et al. p. 4)


Je vous laisse relire, et réfléchir.


Les fibres afférentes C tactiles


Lorsqu’on parle de fibres C, tout de suite on pense à nociception, ou fibres C nociceptives. Il est intéressant de lire ce passage tiré du livre de A.D. Craig (How do you feel, An Interoceptive Moment with your Neurobiological Self), p. 173 :


« Le toucher affectif est transmis par des fibres sensitives C tactiles non myélinisées (par exemple, sensible à un brossage lent), de petit diamètre, avec des terminaisons périphériques dans l'épiderme et des terminales centrales dans la corne dorsale superficielle. Les enregistrements microneurographiques chez les participants humains indiquent qu'elles ont une vitesse de conduction lente (∼ 1 m/s), et une vitesse de transmission aussi plus lente (ce qui économise de l'énergie). Elles innervent la peau poilue sur tout le corps ; on ne les trouve pas dans la peau glabre (p. ex., les paumes des mains), où une fine acuité des mécanorécepteurs est nécessaire. Elles seraient au moins aussi nombreuses que les fibres C-nociceptives ou les mécanorécepteurs myélinisés. Les fibres sensitives C tactiles ne sont activées que par un léger brossage dans une zone limitée, a vitesse lente, une vitesse qui ne serait pas suffisamment rapide pour activer les mécanorécepteurs de la peau. Des preuves plus récentes indiquent que les fibres sensitives C-tactiles chez la souris sont génétiquement caractérisées par une molécule réceptrice particulière qui les différencie des mécanorécepteurs C-nociceptifs et des fibres C-mécanoréceptrices des follicules pileux ; cet article indique également qu'elles sont activées par un « massage de la peau velue », qu’elles sont anxiolytiques et qu’elles produisent une motivation positive comportementale chez la souris. »


Ainsi, on a autant de fibres C tactiles sensibles au toucher agréable qu’on a de fibres C-nociceptives sensibles au « danger » et autant sinon plus de récepteurs sensibles au toucher agréable qu’on a de mécanorécepteurs dans la peau. Il faut qu’elles soient importantes pour être si nombreuses.


Mais comme les récepteurs myélinisés sensibles au toucher discriminatif, par exemple dans la main, ces fibres C tactiles ne sont pas réparties également sur le corps. Certaines parties de notre corps en possèdent plus que d’autres.


Pour les plus perspicaces d'entre nous, vous aurez compris qu'il s'agit des récepteurs qui sont sensibles aux "traits tirés doux" tel que j'ai proposé de les appliquer lors de ma présentation à la réunion annuelle Niromathé de décembre 2015.


Si vous vous intéressez aux fibres afférentes C tactiles, je vous suggère de vous procurer l’excellent livre de Håkan Olausson « Affective Touch and the Neurophysiology of CT Afferents » qui est ni plus ni moins qu’une compilation de 24 recherches scientifiques publiées, qui ont demandé une contribution de 45 chercheurs de nombreux pays. Toutes ces recherches ont le même thème : les fibres afférentes C tactiles. Attention : il faut savoir décrypter le langage scientifique et savoir le lire en anglais.


L’hypothèse de l'ocytocine


Donc si on revient à la recherche de M. Cerritelli et de ses collègues, une des conclusions est celle-ci :


« De plus, notre hypothèse selon laquelle les fibres afférentes C tactiles sont les fibres qui sous-tendent ces effets, vient d'une comparaison des effets physiologiques et comportementaux de la stimulation cutanée ciblée des fibres afférentes C tactiles avec ceux de l'ocytocine, dont la libération peut être induite par une stimulation cutanée de faible intensité. (Uvnäs-Moberg et al., 2014 ; Walker et al., 2017). »


C’est très intéressant, et il y a vraiment beaucoup de recherches sur ce sujet précis : la stimulation des fibres afférentes C tactiles et la libération d’ocytocine, dont la première et la plus importante chercheuse dans ce domaine serait Kerstin Uvnäs-Moberg.


Mais attention : il ne faut pas tomber dans le piège et dire que les stimulations des fibres afférentes C-tactiles vont nécessairement emmener à la libération de l’ocytocine : par exemple, si je n’aime pas la personne qui effectue ces stimulations, ou si je me sens inquiète dans l’environnement où je les reçois, il y a beaucoup plus de chance que du cortisol soit libéré dans mon corps et non pas de l’ocytocine. D’où l’importance qu’il faut donner à tout l’aspect bio-psycho-social pour le patient.


Puis, les fibres afférentes C tactiles n’ont pas d’accès « direct » aux neurones paraventriculaires et supraoptiques de l’hypothalamus où ce peptide est fabriqué. C’est sans doute par l’entremise de l’insula et de son « dialogue » avec les centres de l’homéostasie du tronc cérébral qu’on arrive à une libération de l’ocytocine.


Mais, ce sujet n’est pas clos. J’ai une petite idée là-dessus et cela sera probablement le sujet du prochain article. Je dois vérifier 3-4 points avant.


La différence majeure d’avec les autres recherches ?


Eh oui, ils ont mesuré La Pause Thérapeutique et ils ont même trouvé que les effets positifs des stimulations cutanées ont perduré pendant au moins 5 minutes. Ils n’ont pas mesuré au-delà de ces 5 minutes et ils n’ont pas non plus mesuré l’effet d’une autre stimulation cutanée qui viendrait interrompre ces 5 minutes. Mais: ILS L’ONT FAIT.


« Cette étude compare la stimulation pendant 5 min des fibres afférentes CT (à la vitesse optimale) à 5 min de toucher statique. Le rythme cardiaque et les niveaux de saturation en oxygène des bébés prématurés qui ont entre 28 et 37 semaines d'âge gestationnel sont mesurés. Ce toucher, qui a stimulé les fibres afférentes CT, a donné des résultats significatifs de la diminution de la fréquence cardiaque des nourrissons et de l'augmentation de leur taux d'oxygénation sanguine. Ces résultats se sont maintenus pendant une période de 5 minutes après le contact. En revanche, il n'y a pas eu de changement significatif du rythme cardiaque ou de l'oxygénation du sang chez les nourrissons qui ont reçu un contact statique. »


C’est magnifique ! « On le savait déjà », diront certains thérapeutes. Mais rien de tel qu’une bonne mesure scientifique pour donner de la valeur à nos hypothèses.


Ils sont les premiers à le faire de façon systématique. Il y a d’autres recherches où on observe des pauses entre les stimulations « pour remettre les compteurs à 0 » ou revenir aux données de référence. Mais ici, c’est volontairement ; c’est pour voir si une stimulation se prolongeait dans le temps. Et OUI, elle se prolonge dans le temps !


J’ose croire que M. Cerritelli a été « influencé » par mon mémoire qu’il a lu en 2009 et qui depuis, est devenu un livre : « Le temps d’intégration somatosensorielle : la pause thérapeutique en ostéopathie, thérapie manuelle et travail corporel » publié aux Éditions Sully. Mais pour être totalement honnête avec vous, je devrais dire « je crois sincèrement » qu’il s’en souvient et qu’il a trouvé une magnifique façon de l’introduire dans le milieu scientifique.


Hourra !!


Louise Tremblay

Montréal, le 20 septembre 2019


Ce document porte le numéro ISBN 978-2-924352-15-1 et il a été déposé par Les Éditions Louise Tremblay aux Archives Nationales du Canada le 20 septembre 2019.


On ne peut reproduire aucun extrait de cet article sous quelque forme ou par quelque procédé que ce soit - sur une machine électronique, mécanique à photocopier ou à enregistrer, ou autrement - sans avoir obtenu, au préalable, la permission écrite de l’auteure.

© 2018 Louise Tremblay

 

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